Episode #5 - Des récits inspirants aux récits inspirés

Temps de lecture : 6 min

« Il nous faut un récit. » La phrase revient souvent dans les comités de direction, dans les séminaires, dans les cahiers des charges que nous recevons. Comme si le récit était devenu la pièce manquante de toute transformation, celle qui donnerait enfin du sens et de l'élan. Pour clore cette saison, nous voudrions regarder cette attente de près, avec les trois temps que nous avons parcourus : émergence, narrativité, générativité.

L'engouement pour le récit

La mise en récit est partout. Dans le débat public, on parle volontiers du « narratif » d'un gouvernement ou d'un camp politique. Le glissement n'est pas anodin : le mot désigne alors la parole des institutions, et le narrateur, celui qui vit et raconte, disparaît derrière l'histoire officielle. Le récit devient un instrument d'influence plutôt qu'un espace de parole.

Les organisations n'y échappent pas. La mise en récit les séduit parce qu'elle semble promettre deux choses à la fois : redonner du sens et raviver l'envie de s'engager, et donner au discours qui accompagne les transformations une force nouvelle. On comprend l'attrait. Quand des mots puissants s'émoussent à force d'être répétés, quand les grands enjeux restent là mais que les leviers pour agir semblent se dérober, l'idée d'une belle histoire capable d'entraîner tout le monde a quelque chose de magique.

Il ne s'agit pas ici de disqualifier cette intention. Beaucoup de celles et ceux qui misent sur le récit le font pour de très bonnes raisons, notamment pour rendre le monde plus habitable. La question que nous posons est ailleurs : au service de quoi, et écrit par qui ?

Deux sortes de récits

Dans son acception courante, la mise en récit consiste à remplacer des informations ou des analyses par des histoires exemplaires. Elle s'appuie souvent sur une structure très ancienne, que le sémioticien Algirdas Greimas a formalisée : un personnage, bousculé par un événement, part en quête d'un objet, affronte des obstacles, reçoit des aides, rencontre des opposants, et sort transformé de l'épreuve. Ce schéma est si familier à nos cultures que nous ne le remarquons plus.

D'où une question de finalité. S'agit-il d'écrire une histoire pour que d'autres la jouent, sur un scénario qu'ils n'ont pas choisi, comme le rappelle souvent Pierre Blanc-Sahnoun ? Ou bien d'aider les personnes à écrire leurs propres histoires, à partir de ce qu'elles ont vécu, dans l'organisation et en dehors ?

On peut ainsi distinguer deux familles. Les récits inspirants sont conçus par d'autres, avec l'intention d'orienter mes choix et mes actes : ce sont de belles histoires. Les récits inspirés racontent des expériences singulières, capables de me toucher et de me mettre en mouvement, et de me relier à d'autres à travers ce qu'ils ont eux-mêmes traversé : ce sont des histoires qui comptent. C'est de ce tissage entre expériences que naissent, pour chacun et pour le collectif, de nouvelles perspectives.

Réécrire à partir de ce que l'on a vécu

Plutôt que de chercher le grand récit qui s'imposerait à tous, nous proposons de faire dialoguer ces récits inspirés, ceux que chacun écrit au fil de son parcours. Ils ont une valeur particulière : ils rassemblent des moments où chaque personne a été l'autrice de sa propre vie, et ils l'aident à trouver sa manière de continuer à l'être.

Le récit collectif peut alors s'appuyer sur ce que les pratiques narratives appellent l'identité préférée, ce que je suis et ce que j'aspire à devenir, plutôt que sur une identité projetée, celle que l'on m'assigne en me demandant de la faire mienne. Michael White et David Epston ont donné un nom à ce mouvement : le re-authoring, la réappropriation de son histoire.

La littérature narrative en dit long sur ce mouvement. Notre contribution est plus modeste : le témoignage de ses effets dans les collectifs de travail que nous accompagnons, comme le font de nombreux confrères et consœurs des communautés narrative et appréciative. Ces effets se ressemblent : des relations qui s'ouvrent, des architectures de choix qui s'élargissent, des prises de position qui deviennent possibles, et des personnes qui retrouvent des marges de manœuvre pour agir dans la durée. Autant de réponses aux risques psychosociaux, à la peur de s'engager, ou à cette cohésion de façade qui ne résiste pas à l'épreuve de l'action.

Quand la résonance crée la reliance

David Denborough propose deux idées qui éclairent ce chemin : l'unité dans la diversité, et la résonance qui crée la reliance. Nos singularités ne s'effacent pas dans le récit collectif, elles le composent. Chacun peut s'y reconnaître parce qu'il y a trouvé une place pour écrire lui aussi. Le récit gagne alors en authenticité, et s'éloigne de la norme unique vers laquelle un récit inspirant voudrait faire converger tout le monde. Il devient vivant : il raconte la vie plutôt que la règle. Et les expériences de vie, bien souvent, sont de très belles histoires.

Pour y parvenir, il faut construire des architectures de dialogue où des conversations inédites peuvent se déplier à partir de ce que les personnes ont vécu. Chaque récit individuel y devient une variante possible du récit commun qui cherche à naître. Autour d'un thème partagé, qu'il s'agisse de l'avenir d'un territoire ou de la trajectoire d'une entreprise, une trame apparaît peu à peu, et avec elle un espace métaphorique à la fois inspiré et inspirant.

Quelques questions avant d'écrire

Quand un dirigeant nous dit qu'il lui faut un récit, nous lui proposons d'abord quelques questions. Qu'est-ce qui, dans l'histoire de cette équipe, mérite déjà d'être raconté ? Quels mots les personnes emploient-elles elles-mêmes, loin des mots-valises et de la novlangue managériale qu'Agnès Vandevelde-Rougale a si bien décrite ? Quelle image pourrait naître de leurs échanges, plutôt que d'un atelier de communication, au service de ce que Jacques Betbèze appelle l'autonomie relationnelle ?

Et surtout : le pilotage du projet est-il prêt à accueillir un chemin qui ne mènera peut-être pas exactement là où il était prévu, avec ses propres rythmes et des modalités qui s'inventent en route ? Ces questions ne relèvent pas de la méthode. Elles déplacent la place du narrateur : de celui qui écrit pour les autres vers ceux qui écrivent ensemble.

Trois temps, une même danse

Au terme de cette saison, la mise en récit apparaît sous un autre jour : non plus un message à diffuser, mais un processus vivant où trois mouvements se tressent. Une métaphore commune qui prend forme. L'histoire d'un projet qui s'écrit à plusieurs mains. La générativité qui ouvre de nouvelles architectures de choix et d'action. C'est cette danse que nous cherchons à rendre possible, et que la saison 2, consacrée à la démarche appréciative, prolonge dans la pratique.

Et vous ? Le récit de votre organisation, aujourd'hui, est-il raconté à vos équipes, ou par elles ?

Si cette question ouvre quelque chose chez vous, une conversation peut prolonger cette lecture : vous pouvez me retrouver ici. Et pour découvrir les saisons suivantes, la newsletter bymaïa est le bon endroit.

Saison rééditée en 2026, à partir de réflexions mûries au sein de bymaïa depuis sa création.

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