Episode #4 - Quand une image ouvre un chemin
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Il arrive, dans une conversation d'équipe, qu'un mot change l'air de la pièce. Quelqu'un propose une image, presque en passant, et soudain chacun voit la situation autrement. Les visages se détendent, les idées arrivent, on se surprend à envisager ce qui semblait exclu un quart d'heure plus tôt. Ce moment a un nom dans l'approche dialogique : la générativité. C'est le troisième temps de la danse, après l'émergence et la narrativité.
Ce que veut dire génératif
Génératif renvoie à ce qui fait naître. Le développement dialogique des organisations part de l'idée qu'aucune transformation profonde ne se produit sans idées neuves, sans conversations neuves, sans manières neuves de regarder. Il s'intéresse donc moins aux solutions qu'aux conditions qui permettent à ces nouveautés d'apparaître.
Gervase Bushe parle d'images génératives. Nous préférons souvent le mot de métaphore, plus poétique, et qui évite aujourd'hui toute confusion avec les « images générées » par l'intelligence artificielle. Il s'agit d'un assemblage de mots, d'images, parfois de symboles ou de rituels, qui offre une autre manière de se représenter la vie collective. Ses recherches ont montré combien ces images comptaient dans la réussite des démarches appréciatives (Bushe, 1998 et 2013 ; Bushe et Kassam, 2005). Ses travaux montrent en particulier qu'une métaphore née du dialogue lui-même donne à une enquête appréciative une portée qu'elle n'aurait pas autrement.
Deux propriétés qui font la différence
Une image générative a d'abord la propriété d'élargir l'horizon. Elle permet d'imaginer des décisions, des actions, des façons de faire qui restaient hors de portée tant qu'elle n'avait pas été formulée. Et le simple fait de pouvoir imaginer autre chose produit déjà des effets. Michael White et David Epston l'ont largement montré dans leurs travaux de thérapie narrative : une métaphore bien choisie permet de quitter le terrain aride des histoires dominantes pour des terres où d'autres possibles peuvent pousser.
Sa seconde propriété est de faire sens pour celles et ceux qui la reçoivent. Elle n'a pas besoin d'être défendue : elle convainc d'elle-même, parce qu'elle rejoint ce que les personnes cherchent déjà. C'est un renversement important. Il ne s'agit plus de trouver les arguments qui feront adhérer, ce qui résiste rarement aux premières turbulences d'un projet, mais de partir de ce qui met déjà les gens en mouvement.
Sortir de l'histoire-problème
Ce déplacement compte d'autant plus que les histoires centrées sur les problèmes ont une façon bien à elles de nous enfermer. À force de les raconter, on finit par désigner quelqu'un, l'autre ou soi-même, comme la source de ce qui ne va pas. Ce mécanisme a reçu bien des noms : prophétie autoréalisatrice chez Robert Merton, changement de type 1 chez Paul Watzlawick, étiquetage social chez Michael White, pensée par tas chez Jacques Betbèze.
L'aborder sous l'angle des ressources plutôt que des manques offre une issue. Explorer ce qu'une image générative rend pensable desserre l'étau des raisonnements habituels et rend envisageable, de manière réaliste, ce qui paraissait impossible (Bushe et Storch, 2015 ; Marshak, 2006). Elle permet parfois de sortir des faux dilemmes : là où l'on croyait devoir choisir entre deux options, elle fait apparaître la possibilité de tenir l'une et l'autre.
Une affaire de contexte et de relation
Une métaphore n'est pas générative en soi. Ce qui transporte un groupe laissera un autre indifférent. Pour produire son effet, elle doit être neuve pour ceux qui la reçoivent et évoquer quelque chose qui les attire. C'est pourquoi nous nous méfions des métaphores apportées toutes faites : les plus fécondes sont presque toujours celles qui naissent dans la salle.
Elles naissent d'autant mieux que la relation est soignée et que les mots sont choisis avec attention. Dans les espaces de dialogue que nous construisons, les histoires de chacun entrent en résonance, et cette résonance crée du lien, ce que David Denborough appelle la reliance. Les participants passent alors de ce qui les distingue à ce qui les rapproche, sans que cette proximité ne devienne une norme à laquelle se conformer. Kenneth Gergen parlait de danse relationnelle : c'est dans ce mouvement entre les personnes que surgissent les mots et les significations qui manquaient.
Auteurs d'abord, acteurs ensuite
C'est sans doute la formule qui résume le mieux notre manière d'accompagner. Les mots que les personnes trouvent ensemble deviennent les matériaux d'une nouvelle réalité. Mis en récit, ils les mettent à leur tour en mouvement. Et parce qu'elles en sont les coautrices, elles n'ont pas besoin d'être convaincues d'agir : elles agissent ce qu'elles ont écrit.
Le prochain épisode, qui clôturera cette saison, regardera la vogue actuelle de la mise en récit à la lumière de ces trois temps, et ce qui distingue un récit qui inspire d'un récit inspiré.
Et vous ? Quelle image, quelle métaphore a déjà fait bouger quelque chose dans votre équipe, sans que personne ne l'ait prévu ?
Si cette question vous parle, une conversation peut prolonger cette lecture : vous pouvez me retrouver ici. Et pour suivre les cinq épisodes de la saison, la newsletter bymaïa est le bon endroit.